Parler de jeu vidéo quand le monde brûle
Réflexion

Parler de jeu vidéo quand le monde brûle

Il n'est pas rare de ressentir un décalage et une certaine dissociation quand on parle de jeu vidéo avec légèreté quand pendant ce temps rien ne va dans le monde. Et si c'était quand même utile ?

Dans cet article 5 sections

Je ne sais pas si c’est l’âge ou s’il y a un lien avec le fait que les gens à des postes de pouvoir ont une éthique aussi développé que leur capacité de réflexion à moyen et long terme dès qu’il y a de l’argent à se faire, mais chaque jour me semble un peu plus merdique que le précédent. Je le note autant à l’échelle de mon travail, de la situation socio-professionnelle de mon entourage, du pays, et du monde d’une manière générale. Et au milieu des infos tantôt déprimantes, tantôt rageantes, parfois les deux, je me retrouve à parler de jeu vidéo.

Je m’excuse pour la métaphore éculée de l’orchestre du Titanic, mais c’est parfois l’impression qui me frappe quand je partage une anecdote, un avis, un article ou autre, en lien avec le jeu vidéo, au milieu d’un flux d’information qui réussit à combiner les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Et la question me revient de plus en plus souvent : quelle est la finalité de parler de jeu vidéo dans un monde qui brûle ?

Serious Business

Comprenons-nous bien, je ne cherche pas à dire que le jeu vidéo n’est pas un sujet sérieux. À l’instar de nombreux autres domaines, il peut l’être de mille façons selon les angles avec lesquels on l’aborde. Il est même le reflet de bien des dysfonctionnements alarmants et systémiques de notre société : précarité liée à une économie dépendante de décideurs irresponsables, discriminations et discours haineux, sous de multiples formes, parfois au sein des jeux, de l’industrie mais surtout de la communauté des joueurs, banalisation de l’utilisation de l’IA générative malgré les innombrables aberrations que cela représente (écologique, économique, violation du droit d’auteur…), la liste pourrait être très longue. Le jeu vidéo est politique de sa création, à sa consommation, en passant par son accessibilité et son archivage. Et lorsqu’il est abordé sous ces angles, il n’est pas un sujet trivial déconnecté de la réalité.

Fort heureusement de nombreuses personnes, professionnel·les du milieu, journalistes et bénévoles passioné·es, abattent ensemble un travail capital et considérable pour tenter de nous informer autant que possible et éviter un faux sentiment de déresponsabilisation ou d’apolitisme du médium. Autant d’actions qui méritent que nous les fassions résonner à notre échelle, en les partageant et/ou en nous abonnant à ces médias d’utilité publique, même lorsque nous n’avons, en réalité, pas le temps de leur consacrer le temps de lecture et d’écoute qu’ils méritent. Il n’est donc pas rare, et là, j’extrapole ma propre expérience, de partager les informations qui poussent à réfléchir sur les errances et axes d’amélioration de notre médium préféré, et de produire aussi des articles, podcasts, des publications de réseaux sociaux et autres, qui paraissent on ne peut plus légers, voire triviaux en comparaison. Pour autant, ces deux catégories ne sont pas deux cercles distants sur un diagramme de Venn et beaucoup de personnes se trouvent dans l'espace commun des deux. La question ici n’est pas sur les personnes, mais sur les sujets.

Voyage Rapide

Le jeu vidéo me sert à m’évader. Après une journée de travail compliquée, une fois que la sur-information omniprésente m’a assailli de toutes les horreurs dont le monde a été témoin récemment, j’apprécie de me perdre un moment dans des univers fictifs, plus ou moins éloignés de la réalité, mais qui opèrent toujours comme une bulle où je peux me ressourcer. Derrière ce rituel, qui peut aussi être réalisé au moyen d’un livre ou d’une série, ce n’est pas un déni de la réalité qui s’opère, mais le besoin d’un espace pour respirer. Car au final, la réalité finit toujours par nous rattraper.

Il n’est pas question de détourner le regard, car toutes ces problématiques, à différentes échelles, finissent toujours par nous impacter, plus ou moins vite et directement. S’informer est primordial pour chercher à savoir comment agir et réagir quand nos actions peuvent aider à créer une différence, même infime. Mais chaque jour apporte sa vague assommante de nouvelles angoissantes quand le quotidien à notre simple échelle s’avère déjà une épreuve à gérer. Et pour ne pas céder à l’apathie, à la déshumanisation ou au déni, il peut être salvateur de se garder des moments pour souffler.

Poids plume et poids léger

Revenons-en au cœur du sujet : est-il risible et inutile de parler de sujets légers quand rien ne va ? Car si ma réflexion tourne autour du jeu vidéo c’est parce que je pars de ma propre expérience. Mais peut-être que des gens qui parlent avec la même légèreté de musique, de dessin et de lecture ressentent ce même décalage. À cela s’ajoute que le jeu vidéo est encore vu de manière erronée, par une partie non négligeable de la population, comme un domaine peu sérieux, souvent infantilisé au travers d'un regard hautain et dédaigneux et à la réalité bien éloignée des thématiques évoquées plus haut. Ce ressenti appuyant d’autant plus mes doutes et mon propos.

Initialement, lorsque cette réflexion m’est venue à l’esprit, j’ai immédiatement repensé à une histoire personnelle qui remonte à quelques années. Interne aux urgences, je me tenais à l’extérieur des locaux, assis sur un banc au côté d'un jeune collègue infirmier avec qui, quelques minutes plus tôt, je venais de vivre l’une des situations les plus traumatisantes de ma carrière médicale. Je ne vais pas rentrer dans les détails pour éviter le trauma dumping, mais à cet instant précis, l’heure était uniquement à la stupeur. Ne sachant quoi dire, nous avons laissé un silence pesant et interminable envahir le lieu. Ce dernier fut rompu par l’arrivée de la cheffe avec qui nous venions de gérer la situation en question. Je n’ai pas le souvenir exact de ses propos, mais je sais qu’elle commença à nous raconter les rocambolesques péripéties de son déménagement récent. Si la première impression fut un abord hors de propos, il permit de créer une discussion légère, avec quelques sourires. Sur le coup, je n’ai pas réalisé ce qui s’était passé. Ce n’est que plus tard que j’ai compris l’intelligence et l’expérience derrière son action. L’heure n’était pas à l’analyse ou l’apitoiement. Il allait falloir reprendre le travail, et cela passait par sortir de notre état pseudo-dissociatif. Par un sujet léger, universel, ouvrant facilement le dialogue à plusieurs voix, elle avait réussi à briser notre hébétude et nous remettre les pieds sur terre. Ce n’est que plus tard que le temps des échanges sur ce qui venait de se passer est arrivé.

Sans en arriver systématiquement à ces extrêmes, je vois dans les sujets triviaux ce pouvoir de casser une boucle anxiogène, potentiellement destructrice générée par la multitude des nouvelles tragiques qui nous parviennent en flux continu. Ces deux éléments, a priori distincts, deviennent alors utiles l’un pour l’autre. L’information fiable est aujourd’hui un luxe qu’il faut chérir, mais il est difficile de doser parfaitement ce qui arrive jusqu’à nous, d’autant plus avec les réseaux sociaux qui font rapidement office de caisses de résonance. Interviennent alors les sujets légers, superficiels du quotidien. Quel que soit le domaine, jeu vidéo, jardinage, dessin, musique et autre, ils s’apparentent à un banc libre durant une visite de musée bien trop longue, pour offrir un aparté salvateur avant de retourner nous cultiver sur les sujets et drames de notre temps.

On a tenu la distance

Dans Le problème du sens dans les langues primitives, l’anthropologue Bronislaw Malinowski décrit les discussions triviales ainsi : « Chaque énoncé est un acte qui a pour but direct de lier l’auditeur au locuteur par un lien de sentiment social ». Centrée sur ce que nous définissons par l’expression anglaise « small talk », la réflexion de Malinowski prend place dans le contexte de l’échange direct en petit comité. En 2022, dans leur article Decreased frequence of small talk during COVID-19 pandemic and mental health : longitudinal surveys in Japan, Hiroshi Murayama et Ikuko Sugawara concluent à une détérioration de la santé mentale chez les personnes d’âge moyen et plus en lien avec la diminution de la fréquence des opportunités de small talk. Des conclusions peu surprenantes, mais qui gagnent à être étudiées pour dépasser le stade de la supposition et créer des liens de causalités fiables. La discussion triviale a un sens, une finalité, et une utilité sociale pour de multiples raisons dont la majorité dépasse largement les connaissances de votre serviteur aujourd’hui. Mais leur importance semble aussi décuplée en situation de crise. Le banal et le léger qui peuvent animer des échanges entre personnes peuvent servir de points d’ancrage stables lorsque tous nos repères s’effritent, comme ce fut le cas avec une pandémie mondiale fusionnant notre réalité avec les scénarios catastrophes de certains films, jeux, livres et séries.

Mais l’échange social direct n’est pas aisé pour tout le monde. Il peut être une épreuve, un calcul de tous les instants, voire une source d’angoisse pour certaines personnes. Ce qui nous amène à l’idée de partager des sujets légers, humoristiques ou non, possiblement qualifiés de superficiels, en utilisant des voies d’échanges distancielles et différées, comme les réseaux sociaux. Partiellement libérés du poids d’une ligne éditoriale imposée, mais limités par des systèmes de modérations obsolètes et biaisés, ces derniers permettent d’avoir un panel d’information s’étendant sur un très large spectre de sujets et de points de vue. Mais, malgré une expérience vendue comme malléable à notre envie, et parfois manipulée par un système algorithmique néfaste, il n’est pas rare de nous retrouver à scroller de mauvaises nouvelles en débats houleux sans réussir à nous détacher de notre écran. Cet exercice souligne notre ambivalence entre un désir d’information exhaustive, entretenu par un FOMO (Fear Of Missing Out) qui pourrait, a priori, nous nuire si nous n’étions pas au courant de tout, et une anxiété croissante qui ne nous pousse pas pour autant à lâcher notre écran. Il peut alors être utile de voir apparaitre sur notre téléphone ou ordinateur un dessin beau et/ou rigolo, le début d’un fil sur une histoire rocambolesque du quotidien, des personnes parler de livres qu’elles ont aimés et parfois même des articles qui parlent de musiques de jeu vidéo (je dis ça au hasard). Nous nous retrouvons alors face à l’apport positif du small talk, qui reste ouvert ou non à réponse pour qui le souhaite, sans pression sociale, avec la possibilité de simplement cliquer sur un cœur ou partager la publication ou d’engager un échange si nous en avons l’envie et l’énergie.

Joindre l’utile à l’agréable

À la réflexion, mon questionnement partait d’un ressenti purement personnel. Car je n’ai jamais trouvé hors de propos ou inadapté de voir apparaitre les sujets légers abordés par les gens que je suis sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’en voyant apparaitre une de mes propres publications au milieu d’un torrent de mauvaises nouvelles que j’ai eu l’impression d’être un homme-orchestre durant une minute de silence. Mais peut-être n’étais-je pas le seul à avoir ce doute ? Quoi qu’il en soit, je pense qu’il existe une place pour nous tous·tes à la jonction des sphères du diagramme de Venn. D’un côté, rester informé, développer son esprit critique, ne pas être dans le déni de l’actualité et des dysfonctionnements majeurs qui siègent dans toutes les sphères de notre société et quotidien. Et de l’autre, partager des sujets légers, qui nous plaisent ou nous passionnent sans être voués à rendre le monde meilleur, mais qui offriront un instant de répit pour celleux qui y vivent.